L’approche sémiotique et sémiologique
Peu importe que le projet sémiotique ne se soit jamais réalisé, et que la sémiologie soit restée dominée par la linguistique.
Ces deux démarches parallèles, commencées pour la première par le philosophe américain Peirce, et pour la seconde par Ferdinand de Saussure, ont en commun d’avoir voulu appréhender le signe comme phénomène social, et de regarder la langue comme un système de signes parmi d’autres et le plus important.
Ainsi que l’ont souligné O. Ducrot/T. Todorof (1972, p. 120 et s.), la difficulté épistémique rencontrée tant par la sémiotique que par la sémiologie vient probablement de la place réservée à la langue, car ce système de signes n’est assimilable à aucun autre et en particulier, comme cela a été relevé par de nombreux auteurs, la langue est le moyen exclusif de parler d’elle-même et le seul moyen de parler des autres systèmes de signes.
Bien que Peirce n’ait pas produit d’études proprement linguistiques, on ne peut ignorer qu’il a développé un formalisme logique, qui, avec les graphes de dépendance de Tesnière et les réseaux sémantiques développés dans les années 1970, a donné les graphes conceptuels de John Sowa (1993, p. 7), dont les applications en linguistique sont aujourd’hui un apport non contesté.
L’approche saussurienne qui n’a donné naissance à aucun formalisme dédié au traitement automatique des langues, pose néanmoins des prémices qui placent nécessairement la logique et le raisonnement dans la langue et non en dehors d'elle.
Pour Saussure, en effet, la langue est un « système de signes exprimant des idées » mais dont la fonction n’est pas de reproduire une pensée qui lui serait extérieure. « On ne trouve jamais chez Saussure l’idée que la langue doit représenter une structure de la pensée qui existerait indépendamment de toute forme linguistique » (O. Ducrot/T. Todorof, 1972, p. 30). Au contraire, « la pensée, considérée avant la langue, est comme une « masse amorphe », comme une « nébuleuse » (cours, chap. IV, § 1). La langue, qui va se présenter comme une organisation, et donner une représentation du réel, avec comme vocation première la communication.
Cette inspiration est reprise par le sémioticien, philosophe du langage, Ernst Cassirer (Philosophie des formes symboliques, 1923) et pour lequel le langage a un rôle plus qu’instrumental : « celui-ci ne sert pas à dénommer une réalité préexistante, mais à l’articuler, à la conceptualiser » (O. Ducrot/T. Todorof, 1972, p. 116).
Nous pouvons retenir une idée essentielle, à savoir que la logique en tant que manifestation de la pensée, trouve nécessairement dans la langue tous les moyens de s’exprimer, dès lors que la réalité, qu’elle soit perçue, conceptualisée ou qu’elle entre dans des opérations mentales complexes, ne peut être exprimée autrement qu’à travers un système de signes, et essentiellement au travers de la langue.
Que par commodité, et par stratégie de recherche, la logique ait eu besoin de développer son propre système de signes, afin de faire l’économie de toutes les difficultés d’interprétation associées au langage naturel, ne remet absolument pas en cause le fait que toutes les lois de la logique reconnues ou à découvrir sont exprimables par la langue. Cela résulte du fait qu’il n’existe aucune médiation possible entre la réalité et le cerveau que le signe linguistique et que toutes les opérations d’interprétation du signe linguistique devront utiliser les ressources du langage à l’exclusion de tout autre système de signes.
Cela ne veut pas dire que toute pensée nécessite le langage ou que la pensée n’ait aucune indépendance par rapport au langage.
On ne peut nier par exemple que la capacité d’un animal de concevoir un plan pour atteindre un but, indépendamment de tout acte strictement déterminé par l’instinct, est une forme de pensée. Soit un corbeau (James Gould et Carol Grant Gould, 1998, p. 54) qui cherche à attraper la nourriture suspendue au bout d’une ficelle attachée à un bâton. Le corbeau qui, perché sur le bâton, tire la ficelle avec son bec et la bloque avec ses pattes jusqu’à amener la nourriture jusqu'à son bec, a effectivement conçu un plan pour atteindre un but et a donc accompli un acte de pensée sans avoir besoin de le conceptualiser.
De même, quand Piaget (1964, p. 127) observe un bébé soulevant une couverture sous laquelle on vient de placer une montre et que, au lieu de trouver d’emblée la montre, il aperçoit un béret ou un chapeau (que l’on avait caché là sans qu’il le sache et sous lequel on a glissé la montre), et qu’il soulève immédiatement le béret et s‘attend à découvrir la montre, le bébé a accompli une opération logique en action, et sans recourir au langage, que l’on exprime ainsi : « la montre était sous le chapeau, le chapeau était sous la couverture, donc la montre est bien sous la couverture ».
En disant cela, on a peut-être fait progresser le débat sur la relation entre la pensée et le langage, mais, pour autant, on a en aucune façon démontré que la pensée existe indépendamment du langage. À un niveau très élémentaire, cela ne fait aucun doute. Toutefois, toute forme évoluée de la pensée ne peut se développer sans conceptualisation et donc sans recours au langage. La pensée précède donc génétiquement le langage, mais se développe en interaction avec lui.
Cette affirmation trouve pleine confirmation dans la psychologie de la connaissance, que l’on s’appuie sur l’école de Jean Piaget (1964, p. 119 et s.) ou sur l’école de Lev Vygotski, dont on sait que les recherches, conduites sans interférences réciproques dans les premières décennies de ce siècle, aboutissent à des résultats où les convergences l’emportent largement sur les divergences. (voir le commentaire de J. Piaget à la fin de l’édition de Pensée et Langage de Lev Vygotski, 1997, p. 501 et s.)

